Jacques Vico : portrait
d'un humaniste.

Ce texte est extrait de Mémoire
et Tolérance 1993.
Audrey : Comment
avez vous vu arriver la guerre ?
A vrai dire, la guerre a failli arriver en 1938 dabord, avant
que ne soient signés en septembre les Accords de Munich. Mais
la situation demeurait tendue
Un an plus tard, en septembre
1939, la guerre éclata sans provoquer en moi une réelle
surprise. Jai gardé plusieurs souvenirs très précis
de ce moment là. Jhabitais alors à labbaye
dArdenne, à quelques kilomètres de Caen, où
mes parents étaient agriculteurs. Lycéen, je passais mes
vacances en travaillant à la ferme. Je revois encore lemployé
municipal de Saint-Germain-la-Blanche- Herbe venir coller sur les murs
de labbaye, à langle du chemin, les affiches de mobilisation
des unités spéciales pour le premier et 2 septembre 1939.
La mobilisation générale du 3 septembre a regroupé
tous les hommes en âge de se battre. Ils revêtirent leurs
tenues de soldat dans des garages où des vêtements
avaient été acheminés à la hâte
Des camions réquisitionnés avaient été rassemblés
sur toutes les places de Caen. Quand nous avons vu tout cela, on a pas
tellement compris. On avait une impression désagréable,
le sentiment dassister à une belle pagaille
Néanmoins,
on restait confiant, convaincus de la supériorité de larmée
française
Laurent : Que saviez vous de la guerre avant larrivée
des Allemands sur le sol français ?
Relativement peu de choses, si ce nest
ce que disaient les communiqués officiels et les lettres des
mobilisés
Personnellement, jétais plutôt
inquiet depuis ce jour de février 1940 où javais
reçu la lettre dun sergent que je connaissais :
« Penses-tu, mécrivait-il, on est plutôt
soucieux. On a pas assez de fusils pour tout le monde. Dans notre régiment
on a que des pelles et des pioches pour creuser des tranchées
!
». On savait que lon était plongé
dans une situation anormale, cest ce quon a appelé
la Drôle de guerre au cours de laquelle des millions dhommes
sont restés inactifs, mal entraînés, mal équipés,
ce qui a fait que lorsque lattaque allemande sest produite
le 10 mai 1940, beaucoup dunités nétaient
pas à même de bien se battre.
Karine : Quel était votre
but lorsque vous avez décidé de vous lancer dans la Résistance
?
Il fallait réagir contre la situation
que la France connaissait. Cette réaction se produit en moi dès
mai-juin 1940. A cette époque, javais dix sept ans et je
réalisais à quel point nous nous étions fait endoctriner,
monter la tête
On croyait larmée française
invincible ! Quand nous avons vu cette même armée française
qui se faisait écraser et qui était en pleine déroute,
quand on a vu passer à Caen toutes ces unités où
les hommes navaient pour ainsi dire plus duniforme, quand
on pu constater létendue de cette débâcle,
avec les élus, les personnalités qui quittaient la ville
à lapproche de larrivée des Allemands, et
bien alors nous avons eu un immense chagrin, une immense tristesse
La France était à terre et personne ne réagissait
!
Je faisais partie de tout un groupe de jeunes qui trouvaient
la situation inacceptable. Résister, ce fut pour nous dabord
refuser : refuser la défaite, refuser la présence
des Allemands, refuser le système de Vichy et Pétain
qui nous racontait des balivernes. Il fallait absolument faire quelque
chose. Cétait une exigence de la vie
De la vie, telle
que nous la souhaitions. Très tôt donc, nous avons cherché
tout ce qui pouvait nuire aux Allemands pour pouvoir participer un jour
à la libération de la France. Nous avons commencé
par faire partager nos idées en les diffusant par de petits tracts
et même un journal clandestin Les Petites Ailes. Il nous fallait
regrouper dautres jeunes et retrouver des armes afin de constituer
des dépôts secrets. On avait vraiment la certitude quon
était utile que cela déboucherait sur la libération
de la France, quil ny avait pas dautre solution.
Morgane : Quelles furent les principales étapes de votre période
de résistance ?
Pour moi, il y en a eu deux principales : il y eut lannée
1940, et puis la phase très active dans la Résistance
qui débuta fin 1942.En 1940, cest lannée de
mon bac que je ne pus passer quen septembre à cause de
la Débâcle. Cest lannée aussi où
je décide darrêter mes études pour mengager
dans la Résistance. Je participe à la création
dune maison de jeunes à Caen tout en continuant moccuper
aussi des nombreux réfugiés et des prisonniers et jaccomplissais
les recherches nécessaires au regroupement des familles dispersées
par la guerre. Découragé comme beaucoup de mes camarades
par la progression et les victoires de lAllemagne nazie en Russie
et en Afrique, jai décidé de partir en zone libre
afin de passer en Espagne. Je ny suis pas arrivé. Je me
suis alors engagé dans un régiment de larmée
darmistice en avril 1942. En novembre 1942, avec loccupation
allemande sur tout le territoire français, cette armée
fut dissoute. Je suis alors rentré à Caen. A ce moment
là, jai décidé de reprendre contact avec
la Résistance. Un chef de la Résistance locale, que je
connaissais avant guerre, le colonel Birien ma recruté
pour prendre des responsabilités en moccupant notamment
de tout ce qui touchait aux dépôts darmes et aux
liaisons. Pendant la période au cours de laquelle je fus très
actif dans la Résistance, je moccupais parallèlement
déquitation à Fontainebleau où je devais
me rendre régulièrement. Jai dû interrompre
brusquement cette activité en décembre 1943. Mon père
venait dêtre arrêté, ainsi que tous mes camarades
et les recherches de la Gestapo à mon égard mont
alors poussé à changer de résidence. Jai
donc abandonné mes activités équestres, qui me
servaient de couverture, pour mieux dissimuler mes activités
résistantes et je dus quitter la Normandie. Je me suis caché
dans une ferme près de Nogent-le-Rotrou. Là, je ne mappelais
plus que Joseph Vitran, ouvrier agricole chargé plus particulièrement
de soigner les cochons. Les gens des fermes alentours et ceux qui memployaient
ne savaient pas trop ce que javais fait, mais ils avaient eu quand
même le courage de maccepter. Les choses sont restées
ainsi jusquen mai 1944 où jai regagné le Calvados
en raison du Débarquement. A larrière des lignes
allemandes, jai essayé de recueillir le maximum de renseignements
afin de les transmettre aux Alliés. Après le Débarquement,
jai rejoint la deuxième DB du général Leclerc.
Ludovic : Comment, en définitive, avez-vous fait pour vous cacher
des Allemands ?Etant résistant, il était impératif
de dissimuler sa véritable identité. Aussi avions-nous
de fausses cartes didentité. Pour se cacher, on changeait
souvent de domicile. Pour ma part, jai dû le faire sept
fois. Pour me cacher des Allemands, il mest arrivé de coucher
dehors, dans les bois, voire même dans la chaufferie dune
église
Quand on avait des rendez-vous importants, on choisissait
de préférence des fermes isolées ou des bois. Ces
réunions ne regroupaient que quelques personnes à chaque
fois afin déviter larrestation de toute une structure.
En ville, les rencontres avaient toujours lieu dans les maisons où
il y avait toujours la possibilité de fuir par larrière.
Il ne fallait pas se faire attraper vivant
Fabrice : Avez-vous été
fait prisonnier pendant la guerre ? Avez vous frôlé la
mort ?
Je nai jamais été
fait prisonnier ni comme résistant, ni comme soldat. Jai
eu beaucoup de chance. Si javais été arrêté,
je ne serais pas resté en vie. Jai failli lêtre
pourtant plusieurs fois. Après larrestation de mon camarade
Emmanuel qui na pu résister aux tortures odieuses quon
lui infligea, labbaye dArdenne reçut la visite des
Allemands. Nous avions installé là, chez mes parents,
un dépôt important darmes parachutées pour
les groupes de résistants du Calvados. Cest là que
linstruction des responsables de la Résistance sur le fonctionnement
de ces matériels, dont javais la responsabilité,
eut lieu
( En 1944, cette abbaye fut une position stratégique
où saffrontèrent avec violence les forces canadiennes
de la troisième division dinfanterie et les forces allemandes
de la douzième Panzer SS. Des combats acharnés se déroulèrent
du 7 juin 1944 au 8 juillet 1944. La prise de labbaye le 8 juillet
1944 par les Canadiens, permit la libération de Caen le 9 juillet
1944.)Mon père avait été arrêté deux
jours plus tôt. Il fabriquait de faux papiers pour permettre à
des jeunes de fuir le STO. Il était donc résistant et
je ne le savais pas. De même, lui ignorait mes activités
secrètes. Néanmoins, son arrestation mavait mis
en alerte.Javais pris mes dispositions et déménagé
avec mon frère Jean-Marie la totalité des armes. Lorsque
les Allemands vinrent, il ny avait plus rien à labbaye
et javais fui depuis trois heures
Après mêtre
réfugié dans une autre localité, jai eu le
désir de contacter un ami responsable de la Résistance.
Alors que jallais chez lui, je fus pris dun pressentiment
et rebroussais chemin avec lintention de remettre ma venue au
lendemain soir. Mais au moment où je faisais demi tour, jai
vu arriver chez mon ami la Gestapo accompagnée de mon malheureux
camarade Emmanuel
(Les Allemands finirent par le tuer en janvier
1944, lorsquils ne purent vraisemblablement plus rien obtenir
de lui
) Après cette nouvelle arrestation, je décidais
de me rendre à Caen pour prévenir un chef de la Résistance.
Jai pris le train, mais à mon arrivée en gare, je
vis sur les quais la Feldgendarmerie allemande qui contrôlait
tout le monde. Comme je connaissais bien la gare, je pus emprunter une
petite porte dérobée. La chance me suivait car je me suis
retrouvé nez à nez avec Monsieur Arrik, un industriel
fabriquant de moutarde, que je connaissais et dont la camionnette avait
échappé aux réquisitions. Caché sous la
bâche de ce véhicule, jai pu méchapper
et prévenir plusieurs résistants
Je suis reparti
ensuite à bicyclette à Bayeux, puis me suis réfugié
à Trèvières
Pendant la guerre, jai
frôlé la mort dans le bombardement de Caen du 7 juillet
1944. Avant que les Canadiens et les Britanniques attaquent, jétais
près de léglise Saint-Pierre et cest vraiment
tombé tout près de moi
Par la suite, faisant alors
partie de la deuxième DB, je me souviens parfaitement du jour
où un Allemand ma mis en joue, il na pas tiré,
je ne sais pourquoi
Une autre fois, en patrouille, en Lorraine,
jai mis pied à terre parce quil y avait un barrage
de mines sur la route et au moment où je marchais, les Allemands
mont tiré dessus et les balles ont explosé. Je nai
pas été touché du tout. Cest vrai que jai
frôlé la mort
Malik : En cas darrestation, auriez-vous parlé ?
Face à la violence, je ne peux
dire comme jaurai réagi. Seuls les grands chefs de la Résistance
avaient sur eux une pilule de cyanure pour pouvoir se supprimer
Nous, nous navions rien. Jaurai essayé de ne pas
parler
Mais, je ne veux pas être vaniteux. Des amis, comme
Emmanuel ont parlé, dautres non
Nous savions quêtre
résistant signifiait aussi risquer sa vie. Cétait
une angoisse fréquente surtout lorsquon savait que lennemi
nous avait identifié. Il fallait fuir, se faire oublier. Il fallait
par conséquent beaucoup de détermination pour continuer
surtout lorsquon apprenait larrestation et lexécution
de camarades. Cela nous obligeait à beaucoup de prudence et à
certains moments à beaucoup de courage aussi
Marina : Avez-vous
tué un Allemand ?Je ne sais pas si jai tué un Allemand.
Mais, je sais parfaitement le jour où je nen ai pas tué.
Nous étions à la fin de la guerre, en arrière des
lignes, et nous avions mission dabattre les Allemands que lon
aurait rencontrés pour créer linsécurité
derrière le front. Jétais avec un camarade, nous
étions armés dun revolver. Nous avons rencontré
un Allemand qui était tout seul. Il avait des cheveux gris, le
fusil en bandoulière et il tenait un cheval à la main.
Malgré les ordres, je nai pas tué ce soldat, sans
défense, isolé. Cela naurait pas été
un acte de guerre de tuer par derrière cet homme
Sophia : Pourriez-vous nous décrire
votre vie familiale ?
Elle a été complètement
perturbée par la guerre. Recherché par la Gestapo, jai
dû quitter la famille avec mon frère Jean-Marie. Mon père
a été arrêté en décembre 1943 par
la Gestapo et transféré au camp de déportation
de Mauthausen. Ma mère fut à son tour arrêtée
et resta plusieurs mois en prison. Ma sur aînée était
elle-aussi recherchée par la Gestapo, elle appartenait au réseau
Arc en ciel. Mon frère, Francis, qui avait été
réquisitionné pour le travail obligatoire en Allemagne,
avait refusé de travailler pour la machine de guerre ennemie.
Il prit à son tour le chemin de la clandestinité. Il sest
occupé de jeunes qui appartenaient à la banlieue ouvrière
de Caen, la banlieue la plus exposée aux bombardements. Il les
a emmenés à soixante-dix kilomètres de Caen, à
la campagne. Les trois plus jeunes ont été dispersés
dans différentes communautés. Ce nest quaprès
1945 que nous eûmes la chance de revoir notre père qui
rentrait de déportation et de nous retrouver tous
La guerre
a disloqué, complètement notre famille, la menacée.
Mais en même temps, on a eu limmense chance de se retrouver
tous après avoir vécu des événements exceptionnels.
Je ne revis les miens quen mai 1945 après avoir avec la
deuxième DB participé à la Libération de
Paris, à la Campagne des Vosges et dAlsace et enfin à
la Campagne dAllemagne. Cest dans les ruines de labbaye
dArdenne que ma famille se réinstalla et, petit à
petit, a repris une vie normale
Il fallait remettre en état
lagriculture, les champs étaient dévastés,
tout manquait : outils, chevaux
(Des soldats canadiens, prisonniers
de guerre, ont été exécutés dans le parc
de lAbbaye. Un petit monument rappelle cette tragédie
)
Badia : Votre famille comportait de nombreux résistants, or
vous semblez lavoir su quaprès coup
Pourquoi
tant de mystères ?
On ne peut pas vraiment parler de «
mystères », mais tu sais le principe même de la Résistance,
cétait de connaître le moins de membres possibles
(en principe, pas plus de cinq). Il fallait empêcher les Allemands
de remonter toute une filière. Etre résistant signifiait
aussi avoir le souci dune discrétion absolue. On ne racontait
pas à ses copains ce quon faisait. On demeurait très
réservé sur nos opinions en public. En famille, cétait
la même chose.Mon père navait quune seule frousse
: cétait que nous fassions de la Résistance et que
nous prenions des risques qui pouvaient nous coûter la vie. Aussi,
à la maison, il tenait un langage dopposition, de réserve,
à légard de la Résistance alors que lui même
en faisait. Chacun de son côté estimait quil nétait
absolument pas sage déchanger des informations sur ce quon
pouvait faire.Mon jeune frère Jean-Marie nétait
pas, au début, au courant que javais des responsabilités
aussi importantes sur la gestion dun dépôt darmes,
quilmaida dailleurs à transporter par la suite
Il était indispensable de se protéger en étant
le plus secret possible, même parmi les siens. Il est à
peu près certain que beaucoup de résistants se sont faits
prendre parce quils étaient connus de trop de monde ou
bien quUs participaient à plusieurs organisations
Ce chevauchement dactivités les a fait repérer.
Dautres résistants ont pu parler par négligence
ou par lâcheté. Non, le silence nétait pas
un « mystère », mais une obligation vis à
vis de la Résistance.Karine : Comment faisiez-vous alors que
vous étiez clandestin et recherché, pour votre ravitaillement
et pour rencontrer vos chefs ? Dans la situation normale de la majorité
des Français qui nétaient pas résistants,
cet approvisionnement était déjà difficile. Les
Allemands avaient réquisitionné une grande partie de la
production française. Pour se ravitailler, il fallait des tickets
pour tout : par exemple pour ce qui était du pain, un vieillard
avait droit à cent-cinquante grammes par jour, un adolescent
(J3) à trois-cent-cinquante grammes, un jeune enfant à
deux-cent-cinquante
A la boulangerie, il fallait donc, outre de
largent, ses tickets et sa carte de ravitaillement. Même
chose pour tout. Pour les chaussures, on avait un bon tous les deux
ans qui donnait droit à lachat de chaussures à semelles
de bois, le cuir étant réservé à loccupant
et aux travailleurs de force
Il ny avait que peu de viande
chaque semaine. Pour tous les Français, la vie était dure.
Comme les tickets ne permettaient pas dassurer la nourriture dune
famille nombreuse, il fallut bien trouver des compléments. Par
des relations, des contacts sont établis avec des cultivateurs
honnêtes qui vendent au prix normal un peu de viande, de beurre,
de farine, de sucre. Par contre, il y en avait qui vendaient cela très
cher, au marché noir, pour faire fortune. Nous avons eu de la
chance de trouver de laide sans passer par les prix du marché
noir que nous nacceptions pas. Dans la clandestinité, lapprovisionnement
nest pas simple. Il faut récupérer une fausse carte
dalimentation, et ensuite tous les mois se procurer des tickets.
Laction des résistants, des maquis fut souvent dattaquer
des mai-ries, à larrivée des tickets pour pouvoir
se nourrir. Heureusement, il y avait laide de Français
patriotes. Je garde le souvenir de poulets, doeufs, de lait donnés
par des fermiers, produits très difficiles à obtenir normalement
avec des tickets
Quant aux relations avec les chefs, elles se faisaient
par des intermédiaires. Ce sont des « séries de
toiles daraignées » qui si lon suivait le fil
remontaient jusquau chef.
Stéphane : Au milieu de toutes ces difficultés, et afin
de mieux les surmonter, aviez-vous un idéal ?
On avait au fond de soi beaucoup de
certitudes : la première, cétait que tôt ou
tard on sortirait, victorieux de tout ça, et que tout ce que
lon vivait était passager. La seconde, cétait
quil ne fallait pas manquer de loyauté et de générosité
vis à vis de tout ceux qui nous faisaient confiance. Il fallait
continuer coûte que coûte et ce nétait pas
toujours évident. Ainsi, avec le dépôt darmes,
jai eu beaucoup de soucis. Dabord, jai eu la volonté
de sauver les armes. Puis, lorsque ma mère fut arrêtée,
jai cherché à prévenir tous les autres camarades
encore libres. Tout cela a suscité beaucoup dinquiétudes,
de peurs. On était constamment menacés. Il y avait énormément
de contrôles de la police allemande
Badia : Est-ce que les femmes acceptaient
dans cette ambiance défaire des enfants ?
Pendant la guerre, la situation des
mères de famille nétait pas aisée. Il y avait
un million de soldats prisonniers en Allemagne dont énormément
de pères de famille. Il y avait six-cents-mille hommes au STO
et dautres dans la Résistance. Les femmes étaient
soucieuses de lavenir de leurs enfants, préoccupées
avec des problèmes liés au manque dalimentation
Les lendemains de la guerre virent une nette reprise de la natalité
Morgane : Que saviez-vous pendant
la guerre des camps de concentration ?
Très peu de choses en vérité.
Nous savions que les Allemands avaient organisé des camps de
travail pour les personnes déportées. Pour ma part, en
1944, jai rencontré quelquun qui avait réussi
à séchapper dun camp. Je « savais »
donc
Mais il était difficilement imaginable de les penser
aussi cruels. Nous navons réalisé finalement qu
à la Libération
Fabrice : De toute cette période,
quels sont les événements qui vous ont le plus marqué
?
Jai souvent le souvenir de cette
espèce de cataclysme qui sabat sur ma famille en 1943.
Le souvenir du visage de chacun des miens au moment où tout sécroule
La
Libération de Paris ma aussi énormément marqué.
Javais vingt-et-un ans. Cest la joie du retour de la liberté
dans la capitale de la France retrouvée et en même temps
un sentiment de recul face à la liberté de certains. Celle
de tous ces gens qui criaient encore quelques jours plutôt Vive
Pétain et qui à présent clamaient Vive de Gaulle.
Recul mais aussi inquiétude devant ces gens qui paraissaient
bien versatiles. Dans ma mémoire, la journée du 8 mai
1945 a aussi une place particulière. Nous sommes en Allemagne,
sur les bords dun grand lac au delà de Munich et notre
escadron de reconnaissance a été réuni pour entendre
le général de Gaulle qui nous annonce alors lArmistice.
Nous étions tous au garde à vous pour entendre ce message.
Jai pensé alors vivement à tous ceux qui, tombés
en route, nétaient plus là pour constater la fin
de cette guerre, la fin du nazisme, cette idéologie abjecte qui
méprisait les autres.Depuis, le dernier événement
qui ma énormément marqué, cest la guerre
dAlgérie. Rappelé comme officier de réserve
en 1956, (capitaine dans un état-major), je me suis efforcé
de vivre dans cette guerre tout ce que nous avions vécu dans
la Résistance : la Tolérance et le Respect vis à
vis des autres. Jai été très malheureux au
cours de cette guerre éprouvante et choquante. Lattitude
de certaines unités de larmée française mapparut
inacceptable, à moi qui métais battu pour la liberté.
Je comprenais personnellement ces gens qui étaient tout dun
coup devenus nos adversaires pour des raisons politiques.
Sophia : vous évoquiez la Résistance française,
mais ny-avait-il pas des résistants allemands contre Hitler
?
Ta question est très importante,
très vaste aussi
Avant guerre, il y eut des opposants à
Hitler en Allemagne. Des démocrates, des communistes, des socialistes
et des responsables religieux catholiques ou protestants ont été
les premiers à être arrêtés et conduits dans
le camp de concentration de Dachau, ouvert dès larrivée
de Hitler au pouvoir (1933). Dans larmée allemande se sont
constitués quelques groupes dopposants, de résistants.
Dans la kriegsmarine, par exemple, des soldats allemands ont déserté
en France. Ils ont rejoint des maquis en Auvergne. Il y avait un maquis
qui était constitué dAllemands dont certains avaient
participé à la guerre dEspagne, la plupart avait
déserté. La ville dAlbi a été libérée
par un groupe de résistants allemands
Il y a eu en Allemagne
des réseaux. Lun plus connu est sans doute celui de La
Rosé blanche avec des jeunes allemands qui étaient étudiants
en philosophie à Munich. Ils voulaient sauver lâme
de lAllemagne, disaient-ils. Malheureusement, ils furent arrêtés
avec leur professeur de philosophie et furent exécutés.
Dans larmée allemande, certains ont eu un comportement
acceptable. Pour ma part, je me souviens de deux choses : lorsque ma
mère fut emprisonnée, on lui demanda dindiquer sur
une fiche sa religion. Elle était catholique. Laumônier
allemand lui a parlé au confessionnal et il lui a dit ce que
la Gestapo savait afin que nous prenions nos dispositions pour protéger
le reste de notre famille. Ce fut de sa part un vrai acte de courage
et dhumanité.En juin 1944, nous avions des blessés
civils, pour les soigner nous navions trouvé quun
médecin militaire allemand qui accepta de rester auprès
deux plusieurs jours. Devant laggravation de leur état
de santé, il nous procura des fiches dhospitalisation dans
un hôpital militaire allemand où ils furent convenablement
soignés
Malheureusement, la très grande majorité
des Allemands suivait Hitler, croyait en lui.
Alexandra : Eprouvez-vous de la haine
contre les Allemands ?
La vie que nous avons eu à mener
jusquà la Libération nous a conduit à user
de la violence. Nous avons pu constater la cruauté de la police
et de larmée allemande. Mon père fut déporté
et il put mesurer toute létendue de la brutalité
du système nazi. Pour ma part, je nai pas et nai
jamais eu de la haine contre les Allemands et jai même essayé
de sauver la vie à certains dentre eux
Par contre,
je reste intransigeant sur le souvenir de cette période car il
faut tout faire pour sen souvenir pour empêcher le retour
à ce système politique qui conduit les hommes à
se comporter dune façon aussi inhumaine.
Morgane : Pensez-vous qu une
nouvelle guerre en Europe soit possible ?
Avec la fin de lURSS et du bloc
communiste, les pays de lest sont gravement secoués par
des tensions internes. Cest très inquiétant, mais
je suis confiant car je crois que les hommes sont plus sages et il y
a les Nations-Unis qui nous protègent dun nouveau conflit
Morgane : Comment êtes vous
devenu président de lUnion des Combattants Volontaires
de la Résistance du Calvados ?
Jappartenais à cette association
(pour cela, il faut être titulaire dune carte verte de combattants
volontaires de la Résistance qui est distribuée par le
Secrétariat dEtat aux Anciens Combattants en fonction des
certificats militaires obtenus par chacun dentre nous suite aux
actions menées dans la Résistance) Lorsque le président
de lassociation est décédé, on ma demandé
de lui succéder. Jai hésité, puis jai
accepté. Nous avons essayé de rassembler le maximum de
membres. Dans notre association, des résistants de toutes opinions
politiques, danciens déportés, des membres des Forces
françaises libres peuvent se regrouper. Depuis que je suis en
retraite, je peux consacrer plus de temps à lassociation
pour accomplir tout ce qui peut être utile afin de porter témoignage
de la Résistance, de dire ce qua été la Résistance,
de dire la souffrance quont connue les résistants. Faire
découvrir le message de la Résistance est une exigence
de tous les jours. Au fur et à mesure que les années passent,
jaccorde toujours autant dimportance à des valeurs
aussi fondamentales que le respect des autres et le droit de chacun
à sexprimer librement. Au cours de ma vie professionnelle,
jai toujours veillé à cela. Aujourdhui, je
ne peux pas me mettre à tricher avec les autres.. Sur ce point,
la Résistance a été une bonne école : elle
nous a enfermé dans la coeur des exigences damitié,
de courage, dintransigeance et nous a alerté sur ce qui
peut compromettre la liberté des autres. Cette liberté
peut être compromise si, lorsquon exerce des responsabilités,
on séloigne de la justice, du dialogue. Oui, tout ceci
a élé pour moi une exigence qui a déterminé
toute ma vie
Et ce ne fut pas toujours très confortable.
Quelquefois, on préferait se taire
Ainsi, lorsque jai
été rappelé en Algérie, la Résistance,
mon souvenir de ce que fut la Résistance et ses exigences, ma
amené à réagir contre les excès de cette
guerre où des hommes se conduisaient dune façon
qui nétait pas du tout compatible avec le respect des Droils
de lHomme et lidéal que la France représentait
et pour lequel nous nous étions battus pendant lOccupation
: la Liberté et la Démocratie. Lesprit de la Résistance
est à la fois étemel et universel car il concerne la totalité
des hommes dans toutes les situations.
Karine : Que représente le
mot tolérance pour vous ?
La tolérance, à mon avis,
cest la vie. Une règle de vie Nous sommes naturellement
différents. Nous ny pouvons rien. Il faut donc accepter
de travailler ensemble, accepter ces différences et construire
ensemble. Accepter de discuter avec les autres, cest reconnaître
lautre comme un égal. Dialoguer avec autrui, cest
accepter de se modifier soi-même au contact des richesses de lautre.
La tolérance, cest saccepter les uns et les autres
très différents. Cest le droit à la vie pour
tous, le droit à la même amitié pour tout le monde.
Refuser la violence, par exemple au collège, cest lutter
aussi pour la liberté de chacun et donc pour le maintien de la
tolérance. Il faut refuser toutes les formes de pression exercée
sur les plus faibles
Cest un combat de tous les jours. Le
combat de la liberté est quotidien, cest encore demain
et ce sera toujours jusquà ce que les hommes soient arrivés
à un équilibre parfait, ce qui nest-semble-t-il
pas encore pour demain
Karine : Cest votre message
pour les générations futures ?
Un message ?
Cest bien prétentieux
Moi, jai confiance. Je crois que les jeunes sont très conscients
que la Liberté et la Démocratie sont sacrées, quil
faut les préserver à nimporte quel prix. Cette conception
de la vie suppose quon élimine tout le mépris, tout
le racisme des uns envers les autres
Cela vous concerne tous les
jours, vous les jeunes
Je reste convaincu que la jeunesse daujourdhui
est tout à fait capable daccomplir ce que la jeunesse dhier
a fait. Elle a la même disponibilité, la même liberté
desprit et certainement le même courage. Les événements
que nous avons vécu nous ont permis dexercer toutes les
qualités de la jeunesse : dynamisme, courage et générosité
Ce
que nous avons vécu, cest quelque chose qui ne sarrêtera
jamais, et qui doit se poursuivre
On était porteur dune
exigence de la vie qui fait quon doit continuer de la porter et
faire découvrir à des jeunes ce que cest que lengagement
pour un idéal, pour la Liberté, pour la Démocratie
Pour moi, lengagement du passé reste une exigence de la
vie quotidienne